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25 Aout 1944: Libération de Notre Dame de la Garde

Notre Dame de La Garde vainc  les flammes de l’enfer.

 copyright BDs association des fortifications de Marseille et des Bouches du Rhone. 25 Aout 2018.

Depuis son entrée dans Marseille, le Général de Monsabert est focalisé sur Notre Dame de la Garde.  Le militaire y voit une position stratégique de choix dominant tout Marseille, mais à n’en pas douter, l’homme profondément croyant se pense également investi  de la mission de libérer la Sainte Vierge du joug Allemand. Le général  Guillaume, patron des tabors marocains va même jusqu’à écrire que son chef « s’hypnotisait sur Notre Dame de la Garde » (1).

Les allemands avaient fortifié la colline. Des nids de mitrailleuses, des postes de combats et des lances flammes statiques mais n’étaient pas allés jusqu’à installer de l’artillerie. Un souterrain inachevé servait de QG à la DCA allemande.


Souterrain allemand sous ND de la Garde


Poste de combat allemand toujours présent

poste de mitrailleuse allemand

Le jour de l’attaque est fixé au 25 Aout 1944. La veille, les troupes se rassemblent sur le cours Pierre Puget. Le 2° escadron du 2° cuirassier est stationné sur les 2 voies avec ses chars Sherman. Les tirailleurs algériens de la  1° compagnie du 7°RTA essaient de dormir dans les halls d’immeuble. Les chefs de sections repèrent leurs itinéraires d’assaut.

Sherman de la 1ere DB au cours Pierre Puget la veille de l'assaut (collection Jansana).

La garnison allemande est assez hétéroclite, on est loin des parachutistes qui défendaient le mont Cassien, mais les canons allemands du Frioul, du Racati, du fort Saint Nicolas et de l’Estaque peuvent tirer sur les assaillants. Une équipe allemande d’observateurs d’artillerie défie l’interdiction du recteur et grimpe subrepticement dans le clocher en s’aidant du câble du paratonnerre. Ils vont diriger les canons sur les assaillants français.

Le plan d’attaque français est simple. Une fois la préparation d’artillerie accomplie, la colline va être prise d’assaut des trois cotés à la fois par 2 compagnies du bataillon Martel du 7°RTA. La 1° compagnie attaquera de front en passant  par les jardins. La 2° compagnie passera par derrière par les rues Sylvabelle, Dragon et Saint Jacques et Fort du Sanctuaire. Un autre groupe passera par la rue Fort Notre Dame.

Les Sherman du 2° Escadron du 2° Cuirassier  et que les automitrailleuses du 3° régiment de chasseurs d’Afrique fourniront un support si besoin.

Au petit matin du 25, c’est le début de la préparation d’artillerie, les observateurs d’artillerie qui sont positionnés sur le toit du palais Longchamp règlent le tir des batteries Françaises situés à La Valentine et à Château Gombert. Soucieux de préserver l’édifice sacré, les tirs se font avec des obus fusants, qui explosent en l’air et libèrent de centaines d’éclats mortels pour les hommes non abrités mais sans risque pour la basilique.  Le tir est superbe les obus tombent dans un carré de 200 mètres, mais l’effet est plus psychologique que meurtrier. Seul 2 blessés dus au bombardement seront relevés mais une partie des soldats allemands se place sous la protection du recteur Mgr Borel et des religieuses des religieuses dans la crypte.

Observateurs d'artillerie réglant le tir des canons de la Valentine

 

impact des obus français sur la façade Est.

Les hommes de la section du sous lieutenant Héberlin de la 2° compagnie, accompagnés du journaliste Pierre Ichac progressent dans la rue Fort du Sanctuaire.  Les allemands qui occupent les nids de mitrailleuse sur le côté sud agitent des drapeaux blancs ou mettent leurs mitrailleuses canon en l’air.  Mis en confiance, les soldats Français arrivent sans opposition sous le pont de l’ascenseur qui enjambe la route. Et là, un déluge d’acier s’abat sur eux, le tirailleur de tête tombe. Il vient de perdre la vie. Le reste de la section d’assaut recule.

la 2ième compagnie du 7ième RTA dans la rue Fort du Sanctuaire avant d'être repoussée.

Les défenseurs les plus acharnés sont situés autour de la terrasse qui sert aujourd’hui de parking. Ils bloquent les voies d’accès à la basilique. Parmi eux, cachés dans un bunker au-dessus de la terrasse, un feldwebel spécialiste des lances flammes et son jeune assistant.  Six lances flammes statiques sont positionnés, invisibles, le long de la route et sur la terrasse. Le Feldwebel attend le meilleur moment pour les déclencher.

lance flammes allemands avec le poste de commande. toujours visible aujourd'hui avec un croix

La première compagnie qui attaque de front progresse sans encombre en passant d’un jardin à l’autre et arrive jusqu’à l’Evêché aux pieds de l’édifice. L’Aspirant Audibert repère des mouvements sur la croupe qui descend à la mer à l’endroit où débouche le souterrain creusé par les allemands. Il  fait tirer au fusil mitrailleur, les hommes tombent mais la riposte est immédiate, l’Evêché est mitraillé. La section se retranche dans le bâtiment en compagnie de Mgr l’évêque de Marseille. Un déluge de feu s’abat sur le bâtiment bloquant l’aspirant Audibert et ses hommes.

 

La deuxième compagnie  qui a été repoussée de son axe initial d’attaque, prend un autre itinéraire guidé par un FFI Pierre Chaix-Bryan.  Empruntant un passage discret au 26 de la rue Jean Moulet à travers des  caves, et des  escaliers cachés, elle arrive à 100 mètres de la section Audibert, qui ne la voit pas. Les deux sections d’assaut parties aux deux extrémités se retrouvent dans l’entonnoir à un pâté de maisons l’une de l’autre mais ne le savent pas.

le passage "Chaix-Bryan" emprunté par le 2ième compagnie

Les deux compagnies sont  dorénavant bloquées à quelques pas de la basilique. Il est temps d’aller chercher le support des Sherman pour débloquer la situation. Un FFI se propose pour aller les quérir. Les 5 chars du 2° peloton du 2°escadron commandé par le lieutenant Laporte, celui dont les noms de chars commencent par « J » s’ébranlent avec le char de réserve où se trouve le jeune Guy Bretonnes, le  char « Jeanne d’Arc » est en tête. L’itinéraire choisi passe par le boulevard de la Corderie, puis le boulevard Tellene. Le maréchal des logis Keck repère un canon antichar, il ordonne le feu. Le canon est détruit, virage à gauche par la rue des Lices. Le char est irrémédiablement bloqué au deuxième virage sous le pont.  Le peloton fait demi-tour, direction le boulevard Gazzino aujourd’hui André Aune et sa côte à plus de 15%.  Les chars montent péniblement la terrible pente. Le conducteur du « Joubert » tente de passer en seconde (2), grave erreur, il casse sa transmission et son char dévale le boulevard en marche arrière. Le char finit sa course dans le magasin qui fait l’angle avec la rue. Les autres chars continuent leur progression.  Jo Riso, se trouve dans une grande salle de l’ancienne caserne des douanes au 14 et témoigne « Nous étions admiratifs devant le ballet des balles traçantes le long du boulevard. Celles qui descendaient étaient tirées d’en haut du Boulevard par les allemands et croisaient les répliques des chars qui montaient vers la bonne mère 
Alors que le Jourdan et le Jeanne D’Arc étaient presque en haut du chemin de l’oratoire, un autre char le Joubert qui avait cassé sa transmission se mit à glisser sur les pavés et dans un grand fracas finit sa course dans la vitrine de la droguerie. L’équipage n’abandonna pas la partie pour autant. Il pointa son canon et se mit à tirer sur Notre Dame depuis cette position, Il le fit, jusqu’à ce qu’un officier Français drapeau blanc à la main, descende la colline en courant. L’écoutille s’ouvrit, le chef de char apparu torse nu avec son casque en cuir et ses écouteurs sur la tête. L’officier lui demanda de stopper ses tirs, dorénavant c’étaient les Français qui occupaient la basilique. »

 

Il est 13h, le binôme « Jeanne d’Arc » et « Jourdan » arrive devant l’évéché, « Jeanne d’Arc » en tête.  Sous le feu ennemi depuis le matin, les tirailleurs algériens sont invisibles et ne réalisent pas que les chars de support sont arrivés. La jonction avec l’infanterie ne se fait pas.

Les deux chefs de chars se concertent. Les deux engins ne sont équipés que de récepteurs radio, impossible d’émettre, privilège accordé seulement aux chefs et chefs adjoints de peloton.  Le maréchal des logis chef Lolliot parle par la trappe ouverte de la tourelle du « Jourdan », Keck préfère garder sa tourelle fermée et communique par la trappe latérale  d’éjection des douilles (2). Keck ne veut pas aller plus loin sans support d’infanterie. Lolliot est plus téméraire et décide d’y aller quand même. Le « Jourdan » double le « Jeanne d’Arc » et continue de monter vers la basilique. Le char n’a pas fait 100 mètres qu’une mine explose sous sa chenille droite et la détruit. Le « Jourdan » est immobilisé aux pieds de la « bonne mère ». Le char est à la merci d’une attaque de fantassins allemands qui heureusement ne viendra jamais. La situation s’aggrave car le char commence à prendre feu, ce sont les affaires de l’équipage placées sur la plage arrière faute de place à l’intérieur, qui se sont enflammé en touchant les grilles brulantes du moteur dans la montée. Lolliot sort avec une hache et jette tout à terre, le char est sauvé.

le char JOURDAN à Aubagne. On voit là l'arrière es affaires de l'équipage qui vont prendre feu

le JOURDAN aux pieds de la basilique

 Le «Jourdan » commence à faire feu de toutes ses armes dans les embrasures des postes de défenses allemands.  A cet instant, Lolliot aperçoit dans ses épiscopes derrière lui, une boule de feu, c’est  le « Jeanne d’Arc » ; même cause, même effet, les paquetages se sont enflammés mais l’équipage ne s’en est pas rendu compte et le feu s’est propagé aux réservoirs à essence. Le Sherman type M4A4 qui équipe les français a été refusé par l’armée américaine qui trouvait qu’il brulait trop facilement. Cette variante a dès lors été donnée aux autres armées alliées dans le cadre du programme de transfert de matériels « lend lease bail ». Le « jeanne d’Arc » est en feu, un M4A4 enflammé avec 240 litres d’essence,  50 obus de 75 mm  et plusieurs milliers de cartouches de mitrailleuse est condamné.  Les 3 hommes prisonniers dans la tourelle sont d’abord atteints par les flammes. Keck et le tireur Guillot ne peuvent sortir. Le radio Clément arrive néanmoins à s’extraire du char. Il est en flamme et crie « achevez moi, achevez moi ». Des habitants lui viennent en aide et cherchent à lui retirer ses habits enflammés, mais la chair vient avec. Il mourra peu de temps après (4).

 

Le char "Jeanne d'Arc" détruit

 Les deux hommes à l’avant du char ont plus de chance, le pilote Antoine Riquelme sort du char blessé,-renvoyé en convalescence en Algérie, ses frères d’armes ne le reverront qu’après l’indépendance de l’Algérie-,  le copilote George Latour sort également, il est physiquement indemne, mais il est décrit comme étant devenu « fou » par les témoins (4). Il rejoindra néanmoins Guy Bretones et Louis Contursi sur le char de remplacement renommé « Jeanne d’Arc  II », mais il recraquera nerveusement peu de temps après (2) et personne ne sait ce qu’il est devenu depuis.

Le « Jourdan » est frappé par plusieurs tirs d’armes légères de calibre insuffisant pour percer son blindage. Après la bataille, les soldats compteront 49 impacts sur le côté droit du char (2). Lolliot reçoit l’ordre de se replier, mais faute d’émetteur radio, il ne peut signaler que son char a une chenille détruite et qu’il ne peut exécuter l’ordre reçu.  Il demande à son équipage d’évacuer le char mais reste seul à son poste tirant de toutes les armes de son char jusqu’à l’épuisement des munitions.

Son acte de bravoure va changer le cours de la bataille.  Autour de  la basilique, quelques dizaines d’allemands résistent encore. Ils disposent encore d’une arme terrible, une douzaine de lances flammes enterrés  qui peuvent transformer les voies d’accès en four crématoire! Ils ne veulent rien lâcher tant qu’ils n’ont pas été utilisés.  Dans le petit bunker où a maintenant été plantée une croix, deux hommes sont prêts à appuyer sur les boutons et procurer une mort affreuse à des dizaines de soldats français. Le feldwebel décide de sortir de son abri pour mieux voir ce qui se passe et laisse son jeune assistant seul. Il s’approche de la barrière en pierre qui ceinture Notre Dame et passe la tête, Lolliot le voit, l’ajuste et lui envoie un obus de 75 qui le tue net. Croyant que c’est l’assaut, le jeune assistant  affolé appuie alors sur les commandes électriques. Les lances flammes crachent des jets de feu qui  enflamment la colline mais les soldats français sont hors d’atteinte. Les derniers défenseurs réalisent qu’ils viennent de perdre la seule raison de continuer à se battre et que leur combat est maintenant vain. Leur feu cesse et ils se replient dans la crypte il est 14 heures.

les Lance flammes viennent d'être déclenchés heureusement alors que l'assaut final n'a pas démarré


Le lieutenant Pichavant, chef de la première companie, se rend compte que la défense vient de s’écrouler, il ordonne à l’Aspirant Audibert de partir à l’assaut. Celui-ci qui vient de subir plus de 4 heures de tirs,  doute et pense qu’on l’envoie à la mort mais l’ordre est formel. Le groupe du Sergent Lassami attaque, les aspirants Audibert avec son ami l’Aspirant Ripoll, chef de la section des mitrailleuses, le suivent de près.

Au même instant, Lolliot munitions épuisées, décide de monter à l’assaut avant de se replier. Il prend son casque lourd, sa mitrailleuse Thomson, quelques grenades et un petit drapeau français et monte l’accrocher sur les grilles de Notre Dame de la Garde. Une fois cette tâche achevé, il fait de grands signes pour faire comprendre qu’il n’y a plus de défense.  A ce moment, le groupe du Sergent Lassami qui vient de partir à l’assaut le prend pour un allemand et lui tire dessus. L’aspirant Audibert a juste le temps de faire cesser le feu avant que l’irréparable ne soit commis. Lolliot redescend et craint de se prendre un savon pour ne pas avoir exécuté les ordres. En fait d’engueulade, c’est une accolade du  capitaine Fougères chef d’escadron  qui l’attend, il est un des héros de la bataille en cours. 

Les tirailleurs de la section Audibert atteignent le pont levis, il est baissé, une porte est fermée, la clé est caché dessus ! Les soldats français sont dans la crypte. Un premier allemand, un sous-officier est capturé. Il déclare qu’il n’y a personne dans le clocher, c’est faux un groupe de reconnaissance revient avec les observateurs d’artillerie qui s’étaient infiltrés à l’intérieur.  L’aspirant Audibert s’apprête à lui faire passer un sale moment quand Monseigneur Borel explique que cet allemand ne pouvait le savoir car ces observateurs y étaient allés à l’insu de tous.

Peu de temps après la section Audibert, les hommes de la deuxième compagnie sont aussi partis à l’assaut toujours guidés par Chaix Bryan. Pierre Ichac qui remonte quant à lui par le chemin du matin, les croise et pensent à tort qu’ils vont arriver les premiers dans la basilique (6). Il est accompagné par le capitaine André du 3°RCA et son automitrailleuse. Marchant sur les traces laissées par les lances flammes, il se demande naïvement qui a bien pu faire bruler du mazout.

Le terrain brulé par les lance flammes.


Son chemin n’est pas de tout repos car si les défenseurs de notre dame de la Garde se sont rendus, les canons de 20mm du fort Saint Nicolas continuent de tirer sur tout ce qui bouge autour de la basilique par rafale de 5 obus.

impact des obus de 20mm tirés depuis le fort Saint Nicolas sur le porche d'entrée.

 

Les sœurs donnent un grand drapeau français à l’aspirant Ripoll qui monte aussitôt au clocher et le hisse à son sommet. A ce moment, une immense acclamation s’élève de la ville des milliers de Marseillais acclament la bonne nouvelle, la libération est proche.

Il reste à nettoyer le souterrain situé sur la croupe vers la mer, celui-ci est le QG de la DCA de la luftwaffe. Un prisonnier est envoyé en émissaire. Il revient avec 10 officiers et quarante soldats.

prisionniers allemands.


  La Bonne-Mère est libérée mais reste sous la menace des positions adjacentes de l’Angélus et de Gratte Semelle et des canons de l’Estaque et du fort Saint-Nicolas.

Un observateur d’artillerie du 67ième régiment d’artillerie d’Afrique arrive au petit matin du 26 Aout 44 avec son Sherman et une jeep. Le pilonnage des positions allemandes va dès lors gagner en efficacité.  Sa présence va néanmoins générer une forte réponse allemande. Le Général Schaeffer  menace de raser la basilique avec ses canons si les français ne l’évacuent pas. La réponse ferme du Général de Monsabert et aussi l’analyse que la bataille de Marseille est perdue pour lui,  font qu’il ne met pas ses menaces à exécution.  

echange épistolaire entre les généraux allemand et français.


Une grande messe sera célébrée le 29 aout 1944 au lendemain de la libération de Marseille.

 

 

 

 

 

  1. Général Guillaume : « Homme de guerre »

  2. Guy Bretones : « Le pont rail de Lutterbach » et entretien avec M Bretones.

  3. Joseph Riso : témoignage d’un témoin oculaire.

  4. Carnet famille Eveno, habitants de la maison qui fait face à nd de la Garde en Aout 1944.

  5. Roger Audibert : De la prise de Notre Dame de la Garde à la libération du camp de la mort de Vaihingen

  6. Pierre Ichac : « Nous marchions vers la France »